Moi, dans mon métier, je travaille toute nue. (extrait du Gaël Magazine Avril 2010 écrit par Xavier Deutsch).portrait de Co. modèle de CroquezNous

Corinne me reçoit dans son atelier, non loin d’Ottignies. Des dizaines de dessins sont épinglés aux murs, qui la représentent, nue… Il ne fait pas si chaud, et je me demande si, quand elle pose, les radiateurs sont poussés à fond.

J’étais expert immobilier. Il y a cinq ans, je me suis retrouvée soudain sans boulot, mais dans le fond la vie est juste : ce travail ne m’épanouissait pas le moins du monde, m’éteignait, et je rêvais de trouver n’importe quel job dans le milieu artistique. L’amie d’une amie d’une amie, qui était modèle, m’a conseillé de poser, parce que cela me permettrait de rencontrer des créateurs qui allaient peut-être me proposer des issues, du moins des idées. C’est comme ça que tout a commencé. J’ai ouvert le bottin de ma région à la rubrique des artistes, j’ai téléphoné de tous côtés jusqu’à ce qu’une sculptrice, qui occupait un très bel atelier, m’invite à me présenter.

J’ai immédiatement aimé cela ! Poser est devenu pour moi presque thérapeutique. Avant, j’étouffais, j’étais aux limites de la dépression, et d’un coup je me suis mise à respirer, à regarder mon corps tel qu’il était, à me faire plaisir. J’étais très mince mais, depuis cinq ans, je dois avoir pris une dizaine de kilos, et quel bonheur de ne rien s’interdire ! Je n’ai jamais été pudique, cela n’a pas été un problème pour moi de me dévêtir devant des personnes inconnues mais je reconnais que, lors de ce tout premier atelier, j’étais rassurée de voir qu’il n’y avait que des femmes. Cela m’a permis d’entrer dans cette situation étrange, d’y trouver mes marques, de mettre en place certains rituels qui me sécurisent, qui installent la distance nécessaire : les élèves ne me voient pas me changer, je me dévêts à l’écart et lorsque je me présente devant eux je porte un peignoir que j’ôte en m’installant sur mon socle. C’est important, cette distance, pour eux plus encore que pour moi. Pour qu’il n’y ait pas d’équivoque, pour que chacun connaisse sa vraie place. Cette première séance, donc : j’ai pris la pose, les élèves ont porté sur mon corps un regard technique de sorte que j’ai tout de suite ressenti cet indéfinissable bien-être qui provient du fait que je ne suis plus Corinne mais un élément de travail, des courbes, des masses et des formes sur lesquelles jouent la lumière et l’ombre.

Puis je n’ai plus cessé. Je pose pour des cours et des ateliers privés, rarement pour des écoles ou des académies, je m’y retrouve mieux. Il est vrai que l’AKDT de Libramont a été une merveilleuse aventure : six heures de pose par jour, six jours d’affilée ! Ereintant… Et c’est là que j’ai vécu l’une de mes expériences les plus fascinantes. L’AKDT réunit de nombreux créateurs actifs dans de nombreuses disciplines et un membre de l’atelier de radio avait imaginé de faire interagir les plasticiens et les musiciens. C’est ainsi que je me suis retrouvée à danser sur un terrain de basket pendant qu’Alexandre Manère, un grand violoniste manouche, jouait de son instrument. Je suis arrivée là, je voyais le monde arriver et s’installer autour du cercle tracé au sol, et dans un grand silence j’ai fait signe au violoniste de jouer. J’ai ôté mon peignoir et j’ai dansé, nue, j’ai tourné, dans une sorte de griserie, de chaleur, de liberté totale. Je sentais les regards portés sur moi, certains nous dessinaient, le musicien et moi, mais je m’en rendais à peine compte, d’autres nous regardaient en silence. Je n’avais jamais eu autant de monde autour de moi, à me regarder danser nue, dehors, et je ressentais une belle fierté. J’avais le sentiment de vivre un moment unique. Puis après un long temps, j’ai cessé de danser. J’étais émue, j’avais très chaud, et nous avons été très applaudis.

Puis, la nuit, je dormais, nue bien sûr, et j’ai fini par me rendre compte que j’avais passé plus de temps dévêtue qu’habillée durant cette période. J’ai aimé cette idée. En travaillant chez moi, lorsque je reçois des élèves dans mon propre atelier, il suffit que je me lève, que je prenne ma douche, et je suis prête à travailler. J’ai un beau corps, je suis heureuse qu’il serve, que des gens en profitent. Je mesure ce que cette phrase peut avoir d’étrange, mais c’est la vérité. Poser pour des artistes est la seule et unique chose que je fais avec bonheur, avec légèreté. Comment vous dire ? La nudité n’est pas un but en soi, mais cela ne m’intéresse pas de poser habillée, parce qu’alors je suis Corinne, je porte mes propres fringues, je suis identifiée. Quand je pose nue, je ne suis plus qu’un modèle disponible, offert, et tout est là. Cela me remplit de joie. D’être utilisée pour une raison qui a de la valeur. Je suis à l’origine des pièces et des travaux réalisés, je les inspire. Je sais qu’ensuite les pièces, les sculptures existeront et que, si je n’avais pas été là, elles n’auraient pas existé. Rien que de le savoir, cela me suffit. Peu importe que les pièces me ressemblent ou pas. J’ai été à l’origine de ces travaux, mais ces travaux ne sont pas moi, ne doivent pas me ressembler. Quand je pose pour huit artistes différents, il en émergera huit sculptures différentes, et chacune de ces pièces comportera son âme propre, dont je serai devenue absente. Mais cette absence n’est pas désertique. Au contraire, le retour est immense.

Je sais que des sculptures qui me représentent se trouvent chez certaines personnes, dans leur salon, leur cabinet de travail. L’idée est amusante, mais je n’y pense pas. En fait c’est à la fois confortable et frustrant. D’un côté, j’aimerais beaucoup voir en public, dans un square par exemple, une pièce pour laquelle j’aurais posé. Je me sentirais fière d’être la muse d’un grand artiste et de savoir que c’est moi qui suis à l’origine de cette sculpture devant laquelle marchent de nombreux passants, que cette pièce est belle et que je l’ai inspirée. D’un autre côté, j’aime qu’on ne me reconnaisse pas. Il m’arrive d’assister à un vernissage, à une expo, de voir les pièces pour lesquelles j’ai posé, et j’éprouve une belle fierté, mais une fierté silencieuse. A la limite je serais presque gênée. Un jour, lors d’un de ces vernissages, l’artiste pour laquelle j’avais posé m’a présentée au Prince Laurent, en disant : « Voici mon modèle… » Je me suis sentie démunie, et j’ai piqué un fard !

A présent je milite pour que cette activité de modèle puisse devenir un métier reconnu. A l’Onem, j’ai toutes les peines du monde à faire admettre que cela puisse être autre chose qu’un hobby ! Etrange métier, c’est vrai, qui permet de travailler en ne faisant rien, littéralement : je me dénude, je suis là, je me tais, immobile. Mais un métier pourtant. Je tente de fédérer d’autres modèles, j’ai créé le site croquezmoi.be pour qu’il devienne une plateforme utile, pour que cette plénitude que j’éprouve devienne profitable à d’autres. Quand je vois ma vie aujourd’hui, je me sens investie. Je me dis que c’est réussi, que c’est gagné. Définitivement, oui, j’aime ma vie.
co pierre englebert peinture huile web

Contactez Nous

CroquezNous asbl
croqueznousasbl @ gmail.com
N° Entreprise : 0524 896 989
BE27 3631 1847 9173
0497 57 66 55